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24.05.2008
Le temps d'un café
Chaque café nommé Central se trouve à l'angle d'une rue. L'angle de chaque café Central est donc visible de plusieurs côtés - c'est un angle central. A Budapest, le Central se trouve à l'angle de la rue Mihály Károly et de la rue Cukor. A Vienne, le Central divise Herrengasse en deux. Le Central bulgare portait le nom de "Tsar Libérateur" - il se trouvait à Sofia, à l'angle du boulevard Tsar Libérateur et de la rue Rakovski - il a été démoli au XXe siècle, au milieu des années 1970.
Chaque café Central est une pierre angulaire de la littérature. C'est un rendez-vous d'écrivains et une invention d'écrivains. C'est justement la littérature, les mots qui cherchent à être partagés, qui crée le café. Le breuvage sombre devient alors l'autre encre, celle à travers laquelle la société communique, rassemble les beaux esprits et les aristocrates au café. C'est là que bouillonnent de concert l'intelligence et le cœur, la raison et le sang noble. C'est là que l'on a vu réunis pour la première fois au même endroit des hommes qui réfléchissent, qui savourent le plaisir, qui méditent et débattent au centre du Central.
Pour aller au café Central, il n'est nullement nécessaire d'être sans logis, il suffit simplement d'avoir une vision élargie du logis. Dans ce nouveau logis, on aspire à rencontrer non seulement des proches mais aussi des étrangers complètement inconnus. Car on a envie de parler avec quelqu'un et on ne peut plus le faire avec ses proches. On peut parler uniquement avec des étrangers, des inconnus. Des gens que l'on peut haïr sans remords et dont on peut médire sans pour autant pouvoir se passer de leur compagnie. On se demande : Où puis-je aller ?... Nulle part. Et l'on va au café.
Savoir que l'on entre dans un café qui a été fréquenté par de grands écrivains qui y ont composés de grandes œuvres - c'est comme si on disparaissait dans le passé pour tenter d'exister quelque temps pour de vrai - dans le désir des mots. C'est boire un café, la mémoire littéraire en éveil. Car on le sait, boire un café sans évoquer des souvenirs équivaut à en boire un en vain.
Pourquoi est-on au Central ? Pour ne pas être chez soi? Pour être avec quelqu'un ? Pour parler? Pour être écouté ? Pour se taire et écrire au regard des autres ? Pour être là justement - au centre, au milieu des autres ? Pour être avec les autres? Pour être ?
Il vous attire, ce café littéraire - avec ses souvenirs de médisances et de méchancetés, d'admiration et de reconnaissance, de regards jaloux qui vous observent pendant que vous notez au hasard quelque pensée géniale : Ah! en voilà un qui écrit ! En réalité, personne ne vous regarde. Il ne suffit pas de s'observer soi-même, de savourer le silence de sa cigarette, subjugué par le décor rétro aux harmonies en brun. Etre écrivain - quelque part, à un moment donné… La tache de café devient alors un point qui met fin au plaisir. On tend la main vers l'encrier - on en prend une gorgée et l'on continue.

Le Temps d'un café, Plamen Doynov
Editions Caractère, 2008
21:32 Publié dans Le temps d'un café | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, bulgarie, café



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